Tous les éditorialistes l’annoncent : Demain ne sera plus comme avant. Et la crise du Covid, par sa brutalité, par le nouveau regard qu’elle impose sur le monde, est-elle annonciatrice d’un monde neuf, plus solidaire, plus responsable, plus conscient de la relativité de notre planète et de notre humanité ? Ou bien, ne fera-t-elle qu’exacerber les individualismes, l’amertume de ceux qui n’étaient déjà pas bien dans le monde d’avant, jusqu’à réveiller certains instincts détestables de la revanche et de la dénonciation ? Le capitalisme est-il menacé, le modèle de nos entreprises avec lui ? Comment allons-nous passer d’un monde globalisé objet de tous nos maux à un monde numérisé ?
Au début du siècle dernier, le design industriel est né de cette préoccupation de retrouver les valeurs sémiotiques de l’artisanat dans les productions industrielles. Il s’agissait de retrouver le sens et les valeurs du travail de la main, « fenêtre ouverte de l’esprit »*, au moment où, dans les usines, les chaines d’assemblage industrielles désincarnées se substituaient aux ouvriers. Déjà émergeait la préoccupation de la fin du travail ou plutôt de sa substitution par la machine avec néanmoins la crainte que l’ouvrier aliéné devienne lui-même machine. N’ayant plus à réfléchir, l’ouvrier n’était déjà plus humain. Quelques décennies plus tôt, Marx (« Thèses sur Feuerbach » – 1845) avait défini l’enjeu et la responsabilité d’un monde en profonde mutation – « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, il s’agit maintenant de le transformer » – et définir les contours d’un nouvel humanisme visant à sauver l’Homme de la machine et du capitalisme industriel.
L’avenir des entreprises passe par leur capacité à innover. Elles doivent s’adapter sans cesse à des modifications radicales de contexte qui rendent leur avenir incertain si elles n’ont pas cette capacité de muter extrêmement rapidement.L’époque est troublée : mutations de la conscience écologique – qui oblige à sauver la planète –, mutations géopolitiques avec l’arrivée de nouvelles grandes puissances, mutation culturelle accompagnée du déclin de la morale au profit du droit, incertitude sur la pertinence de la démocratie et du rôle du politique, globalisation des échanges, transition digitale, vieillissement de la population, transition protéique… Autant de sujets qui bouleversent le monde, obligent à le repenser, à le « renaturer », à le redessiner. Si l’expérience est essentielle à toutes choses, l’expérimentation, ou bien la capacité de projeter, d’imaginer le futur pour mieux le prévoir, devient primordiale. Le design s’interroge sur les usages de demain. Il les dessine, il les représente, il leur donne forme, objet et sens. Dès lors, il les rend objectifs, compréhensibles, acceptables. De même qu’il leur donne sens et valeur, il les rend vertueux. Le design en tant que discipline économique est ce formidable outil stratégique qui permet de spéculer sur l’avenir, d’orienter les choix de développement, de projeter l’entreprise dans le futur parce qu’elle n’a d’autre choix que d’anticiper les mutations des contextes et de s’adapter. L’avantage concurrentiel ne se fait plus sur la capacité à faire de meilleurs produits que son concurrent mais à être en avance sur la compréhension des mutations des sociétés dans lesquelles nous vivons.