Cet article écrit par Christian Guellerin a été publié dans la revue “Office et Culture” n°77 en 2025.
À l’heure où les objets deviennent autonomes et façonnent nos usages, le design bascule d’un art de la forme vers une responsabilité éthique majeure. Entre voitures qui nous conduisent, lits qui nous surveillent et technologies qui décident, une question s’impose : que reste-t-il de la liberté humaine lorsque les objets agissent à notre place ?
L’automobile est un équivalent assez exact des cathédrales gothiques » : ainsi Roland Barthes nous interpelle-t-il pour dévoiler les mythologies qui se cachent derrière les objets du quotidien, bien au-delà de leur simple fonctionnalité. Il décrit la Citroën DS comme un objet dont la fonction dépasse la mobilité : une œuvre d’intelligence collective, d’ambition technique, et de maîtrise de la nature et de l’espace. Elle incarne l’idéal de liberté arrachée à la contrainte du temps. Le bâtisseur de cathédrale calculait ses ogives pour élever sa flèche jusqu’au ciel. L’automobile, œuvre collective et technologique, transcende le savoir-faire de son créateur. Elle dompte le temps et l’espace. La DS confirme qu’à l’égal de Dieu, l’humain, volant en main, domine la machine, comme jadis son cheval, et par là même la nature. Il est comptable et responsable de sa trajectoire. Conduire une automobile, c’est exercer un pouvoir : symboliquement, celui de dominer sa vie. L’humain s’émancipe du Tout-Puissant, devenant modestement lui-même le maître de sa liberté. L’objet est alors vecteur de quelque chose qui nous dépasse.
Ce rapport de domination semble pourtant se renverser. Huawei vient de lancer sur le marché chinois une automobile entièrement autonome. Elle ne se conduit pas : elle nous conduit. L’expérience, d’ailleurs, n’est pas nouvelle : depuis plusieurs années, une compagnie de taxis de San Francisco fonctionne sans chauffeur. Ces véhicules arpentent les rues et se faufilent dans la circulation, en toute sécurité semble-t-il. La voiture Huawei se veut luxueuse, électrique, avec une autonomie proche de celle des voitures thermiques, et relativement abordable : le luxe et le sommet de la technologie à un prix accessible. Xiaomi propose déjà des modèles équivalents, Apple prépare le sien. La technologie est prête chez Tesla et Uber s’apprête à lancer sa flotte sans chauffeur. Bref, l’affaire est faite : les voitures autonomes vont envahir le marché.
Si elles s’avèrent plus sûres que celles que nous conduisons, le sort des voitures traditionnelles est scellé. Qui résistera à l’idée de regarder en famille le dernier Mission Impossible sur l’écran du tableau de bord, pendant que la voiture gère le trajet, la circulation, la météo et tous les paramètres de l’environnement ? Les ingénieurs de Huawei ont tout prévu : cinéma, internet, jeux, karaoké, météo, état de la route… L’ordinateur de bord apprendra nos trajets habituels, nos préférences, nos habitudes, voire préfigurera nos pensées. On attend désormais le saut technologique suivant : celui qui permettra à la voiture de voler. Huawei, Xiaomi, Apple…
Ces entreprises ne sont pas issues du monde automobile. Elles viennent de la téléphonie, des logiciels, de l’informatique. Elles relèguent les constructeurs historiques au rang de challengers, effaçant plus de 150 ans d’industrie, de design et de recherche. Elles incarnent le véritable paradigme de l’innovation : non pas faire toujours mieux ce qu’on sait faire, mais savoir faire autre chose avec ce qu’on sait faire. Huawei relie les êtres humains, c’est une entreprise de communication. S’il s’agit de relier un point à un autre, alors l’automobile devient un prolongement naturel de son métier. À l’inverse, les cadres de Renault ou de Peugeot, prisonniers d’une culture industrielle, pourraient-ils en retour fabriquer des téléphones ? Certes, Peugeot a su créer des moulins à poivre… Et Porsche est-il condamné à ne faire que des Porsche ?
Autrefois, une voiture se reconnaissait à sa carrosserie, à sa courbe, à son design. Aujourd’hui, beaucoup se ressemblent. Le design extérieur cède la place à l’expérience intérieure : interfaces, confort, usage. Et si l’on ne conduit plus, la voiture devient bureau, salon, cinéma, bibliothèque, voire appartement d’appoint. Cette évolution promet aussi des transformations sociales déterminantes : si l’automobile est mon bureau, le temps de trajet devient temps de travail, avec pour conséquence de redéfinir peut-être notre rapport au travail lui-même. Les designers qui rêvent de dessiner des carrosseries devront désormais concevoir des interfaces, des services, des expériences de mobilité. L’esthétique se déplace : elle ne réside plus dans la courbe, mais dans le sens qu’on donne à l’usage. Il faut s’asseoir dans une Huawei pour comprendre que l’essentiel n’est plus dans la forme, mais dans l’expérience. Mais ce qui change le plus profondément, c’est notre relation aux objets. On ne dirige pas une Huawei : elle nous dirige. Elle décide de l’itinéraire, gère la distance avec les autres véhicules, contourne les embouteillages, choisit pour nous. Là où Barthes voyait dans l’automobile un instrument d’émancipation, un moyen pour l’humain de diriger et d’être responsable de sa liberté, celle-ci lui échappe désormais. L’automobile autonome incarne le mythe de la « machine anthropophage », qui dévore l’Homme, sa volonté et sa liberté. HAL 9000, l’ordinateur de bord de 2001, l’Odyssée de l’espace, refusait de désobéir à la mission pour laquelle il avait été programmé, malgré l’ordre contraire des pilotes.
La machine prend le pouvoir. L’humain ne peut plus revendiquer cette supériorité qui, depuis Descartes, fonde sa nature. Elon Musk a parfaitement illustré cette déshumanisation en mentionnant la responsabilité qu’un constructeur comme Tesla avait dans la programmation des algorithmes : la voiture autonome qui est confrontée au choix de ne pas renverser la vieille dame qui traverse brusquement doit-elle choisir d’aller percuter le platane pour l’éviter, mettant en danger tous ceux qui sont dans l’habitacle ? Que ferait un conducteur humain dans ce cas de figure ? L’humain ne peut pas répondre à cette question a priori car comment être sûr de la décision prise quand il s’agit de réagir au millième de seconde ? Par ailleurs, choisir de tuer l’un ou l’autre est un choix qui nous dépasse. La voiture autonome sera programmée à priori pour prendre la décision à laquelle nous-mêmes, humains, ne saurions répondre définitivement, sinon sur l’instant. La voiture saura. Dès lors, elle devient terrifiante car mieux dotée que nous. L’humain se caractérise par sa capacité à douter, comme Descartes le suggère. Mais le reconnaître pourrait être pris pour de la faiblesse et renforce le pouvoir de l’objet intelligent qui, par essence, ne doute pas. Ce déplacement du pouvoir décisionnel ne concerne pas que la voiture.
Récemment, Federico Casalegno, Executive Vice-President of Design chez Samsung Electronics, intervenait lors d’une conférence internationale consacrée au leadership éthique. Il y évoquait l’évolution du travail du designer, pour en souligner à la fois l’importance, la responsabilité et les mutations profondes.
Interview de Federico Casalegno, Executive Vice President of Design chez Samsung
Autrefois, un designer dessinait un lit qu’il intégrait dans un ensemble – une « architecture intérieure » – pour lui donner du sens. Un lit est plus qu’un simple meuble : il doit être douillet, confortable, fonctionnel, mais aussi trouver sa place dans un écosystème d’objets. Il incarne bien d’autres choses encore : lieu du sommeil, du rêve, du fantasme, du désir et de l’érotisme. S’y jouent l’amour, la passion, mais aussi le repos éternel. L’Éros et le Thanatos y sont intimement liés. Mourir sur scène ou dans son lit, n’est-ce pas s’interroger sur la finitude de l’Être ? Peut-on dire qu’un lit est « beau » ? Seul le sens qu’on veut bien lui donner en détermine l’esthétique. Mais comment le travail du designer évolue-t-il lorsque le lit devient connecté ? Sa forme perd de son importance : le designer travaille désormais sur les capteurs dont il est doté, sur la qualité du sommeil, sur l’interaction invisible entre l’objet et son utilisateur. Le lit vous informe chaque matin de votre temps de sommeil, de la qualité de vos rêves, des phases paradoxales, des mouvements nocturnes, de la température corporelle, de votre rythme cardiaque ou de votre tension. Il analyse les variations de l’environnement (température, bruit, luminosité, événements dans la maison ou dans la rue) et restitue toutes ces données pour optimiser votre santé. Il pourra même, le cas échéant, prévenir les services de secours ou votre médecin traitant. Votre lit n’est plus seulement un lit : il devient un relais médical, un acteur de prévention et de sécurité. D’objet, il devient service. Sa forme importe moins que les fonctions qu’il apporte.
Ainsi, l’objet disparaît derrière les services qu’il rend. Ce n’est pas une idée nouvelle (la fonctionnalité a toujours été au cœur du design), mais la notion même d’objet s’en trouve transformée, et avec elle notre rapport au matérialisme. Cette évolution interroge aussi les modèles économiques. Traditionnellement, un industriel de la literie (souvent, un menuisier) conçoit, produit et vend des lits. Mais si le sens donné à l’objet change, les compétences nécessaires changent elles aussi. Ce n’est plus la qualité du bois qui fera la différence, mais la valeur du service attaché au produit. L’industriel ne vendra plus un objet (produit une fois mis sur le marché), mais un ensemble de services : santé, confort, sécurité, données. Les valorisations entre produit et service étant de nature différente, l’entreprise pourrait même donner le produit pour vendre ou louer le service.
Le modèle économique se transforme : concevoir – produire – vendre devient concevoir – produire – donner – vendre ou louer le service inhérent. Ce paradigme, déjà expérimenté, illustre bien la fluidité nécessaire du marché. Rank Xerox, en son temps, en avait fait un succès : les photocopieuses, trop coûteuses à l’achat, furent louées au prorata des copies réalisées. L’enjeu n’était pas une meilleure technologie, mais la création d’un nouveau besoin social et économique. De nombreux secteurs suivent aujourd’hui cette logique servicielle. Demain, votre réfrigérateur pourra évaluer vos besoins nutritionnels, proposer des menus, commander vos courses et même s’adapter à vos humeurs. Vos chaussures connectées détecteront les pertes d’équilibre, préviendront la chute, et peut-être même alerteront votre médecin avant qu’elle ne survienne.
Ainsi, le fabricant de chaussures deviendra un acteur de santé publique, un chaînon de prévention. Ces exemples illustrent l’émergence d’un design au service du vivant, mais aussi l’obligation pour les entreprises d’adopter des organisations plus agiles, capables de passer d’un secteur à l’autre. Le designer ne façonne plus seulement des formes : il oriente des usages, crée des systèmes de sens, et porte désormais une responsabilité éthique dans la manière dont l’humain interagit avec la machine. Par-delà le lit ou la voiture, c’est tout notre rapport à l’objet qui se transforme : l’humain ne le façonne plus, c’est lui qui façonne l’humain. Qu’il s’agisse de voiture, de lit, de réfrigérateur, c’est toujours le même enjeu qui se joue : le passage d’un objet maîtrisé à un objet agissant.
Depuis quelques années déjà, les écoles de design s’emparent du design de service. De nombreux programmes en design d’expérience (UX design) ou en management du design témoignent à la fois de l’évolution des entreprises vers l’innovation, de la dématérialisation des objets au profit des services qu’ils rendent, et de la digitalisation croissante de nos environnements.
Demain, ces transformations s’étendront encore, avec l’essor de l’intelligence artificielle et des mondes virtuels. Mais il est difficile d’échapper à sa culture d’origine. Le design reste profondément enraciné dans l’héritage des Arts appliqués, où le travail de la main demeure la véritable noblesse. La main est esprit, prolongement du corps et de la pensée : elle fonde le lien entre création et humanité, entre Dieu et l’Homme.
Il est probable que deux types d’écoles de design émergent à l’avenir : celles de la création, dans la continuité artisanale et artistique ; et celles de l’innovation, tournées vers la gestion des systèmes complexes. Cette distinction existe déjà. Mais pour celles qui s’orientent vers l’innovation, les pratiques professionnelles vont profondément changer.
Depuis ses origines, le design (y compris dans l’industrie) a été perçu comme une activité d’auteur, presque artisanale, où l’on glorifiait la singularité du créateur. Talon, Bertone, Pininfarina… on les imagine dessinant seuls, à la main, des carrosseries et des intérieurs. Avec ChatGPT et les autres intelligences artificielles, ce modèle se transforme. Le design devient une activité de gestion de problématiques technologiques, sociétales et éthiques. Il s’agit moins d’une œuvre individuelle que d’un travail collectif et interdisciplinaire, réunissant des compétences multiples et les faisant interagir.
Le designer n’est plus seulement un créateur de formes, mais un chef d’orchestre de la complexité. Il ne s’agit plus de penser des objets, des graphismes ou des environnements, ni même seulement des services, mais de concevoir des usages, des moyens d’action et des expériences permettant aux humains de répondre à leurs désirs et à leurs besoins. Comme le disait un jour un dirigeant de L’Oréal : « L’Oréal ne vend pas de cosmétiques, L’Oréal vend de l’espoir ». Le design, lui aussi, doit s’élever vers une cause plus noble : celle du sens. Dans cette évolution de notre rapport aux objets, l’éthique devient la question centrale.
L’objet, écrivait Barthes, véhicule des imaginaires bien au-delà de sa fonctionnalité. Mais que se passera-t-il si, demain, il devient autonome ? S’il invente sa propre relation aux autres, s’il anticipe nos usages, nos besoins, nos pensées ? L’objet, alors, ne sert plus seulement : il agit, il décide. Et, ce faisant, il menace notre humanité. Faut-il rêver d’un réveil qui choisirait de nous laisser dormir ? D’un robot qui écrirait sa propre biographie pour témoigner qu’il existe ? Ou d’un grille-pain qui refuserait de griller le pain, le jugeant trop sec ? Et pourquoi pas d’un androïde (homme ou femme) qui refuserait un acte sexuel au motif qu’il a « mal à la tête » ? De nouvelles mythologies technologiques s’écrivent sous nos yeux. Les objets deviennent des acteurs. Nous passons de la mémoire vive à la mémoire vivante, d’une intelligence artificielle à une intelligence incarnée. Le thermostat devient un nouveau lare familiares, gardien du foyer, l’enceinte connectée, une muse contemporaine, la dernière Huawei, un Pégase numérique, choisissant notre chemin. Et le Cloud, devenu cosmique, sait tout, voit tout, relie les Hommes et les objets dans une nouvelle cosmogonie.
Face à cette mutation, le designer ne peut plus, seul dans son atelier, prétendre gérer la complexité du monde. La création ne suffit plus. Son dessein dépasse désormais son dessin. Le designer doit s’ouvrir à toutes les disciplines, multiplier les échanges, croiser les savoirs. Il devient un médiateur éthique, un passeur de sens dans un univers où les objets changent de nature et de statut. Cette question — qu’est-ce qu’être humain, quand les objets deviennent intelligents ? — doit être au cœur de toutes les entreprises dont la finalité est de générer de la richesse. La nouvelle relation aux objets qui s’annonce est un formidable terrain de jeu pour les designers, mais aussi un champ de responsabilité immense : celui de préserver l’humain de la machine.
Le design est né du geste. Il a grandi avec la main, avec l’outil, avec la matière. La main s’efface aujourd’hui lentement derrière l’écran, le code et l’algorithme. Les objets prolongeaient notre corps, ils deviennent des partenaires et demain des décideurs. Leur intelligence, conçue pour nous servir, risque de nous remplacer dans ce que nous avons de plus essentiel : le choix.
Nous entrons dans une ère où l’humain ne façonne plus seulement les objets – ce sont eux qui nous façonnent à leur tour. Ils orientent nos comportements, nos désirs, nos gestes, parfois sans que nous en ayons conscience. La question n’est donc plus de savoir ce que le design peut faire, mais ce qu’il doit faire. Le designer de demain n’est plus un simple créateur de formes, mais un médiateur du sens, un gardien du vivant dans le monde des machines. Son rôle n’est pas de fuir la technologie, mais de lui donner une direction, un dessein. Le leadership éthique qu’il incarne repose sur cette vigilance : maintenir la part d’humanité dans un univers d’objets autonomes. Car si les machines apprennent à penser, il appartient encore à l’humain de sentir, de douter, d’avoir l’intuition qu’il y a une force au-dessus de nous et qui nous dépasse. C’est là, peut-être, la dernière et la plus belle mission du design : non pas dompter le futur, mais l’humaniser.
